24 ans ! 24 ans que je n’étais pas retourné à Kautokeino. Il y avait bien eu une première tentative au printemps 2020, mais contrariée pour cause de Covid ; puis d’autres par la suite qui ne purent jamais aboutir en raison du maintien des restrictions de voyage liées à la pandémie. L’année 2024 consacre enfin mes retrouvailles avec le Grand Nord, mais surtout avec la famille Gaup. Nous nous étions quittés en mai 2000, au terme de ma troisième migration de printemps, sans projet immédiat de nous revoir puisque je débutais alors une série de voyages en Sibérie occidentale. Karen Anna vient de fêter ses 86 ans en mars dernier et reste très active ; elle vit seule chez elle, continue de coudre sans lunettes et essaie de continuer de participer aux activités de la siida. Je me réjouissais à l’idée de participer de nouveau à la traditionnelle migration de printemps, mais Aslak Anders m’avait alerté dès janvier sur les mauvaises conditions météorologiques susceptibles d’imposer le transport des rennes par camion. Car le changement climatique est bel et bien une réalité qui bouleverse depuis une dizaine d’années l’activité d’élevage des rennes en Laponie. Aslak Anders m’a ainsi rapporté que dorénavant à l’automne, il pleut beaucoup, viennent rapidement les premières gelées qui figent le lichen dans la glace, puis arrive finalement la neige, particulièrement abondante et dure ces dernières années. Les rennes ne peuvent plus alors se nourrir et meurent de faim. Ces conditions extrêmes s’appellent goavvi en sami. Dans le temps, cela ne survenait qu’une fois tous les 20 ans. Ces quatre dernières années, ils ont été confrontés à trois goavvi. Dans ce cas-là, les rennes sont nourris avec des « pellets », des granulés apparus il y a 8 ans en Norvège remplaçant le fourrage traditionnel et simplifiant grandement la vie des éleveurs. Ainsi, pour la 3ème fois ces 4 dernières années, la migration se fera finalement par camions, la couche de neige sur le parcours étant trop épaisse, les éleveurs ne veulent pas prendre le risque de perdre en cours de route des femelles sur le point de mettre bas. Au lieu d’un voyage de 250 km à travers la
toundra et les montagnes jusqu’au littoral prenant entre 10 à 15 jours selon la météo et la qualité des pâturages sur le trajet, celui-ci se fera donc par la route sur une distance de 350 km et ne prendra que 5 à 6 heures, en comptant le dernier tronçon qui est le passage du bac pour atteindre lîle d’Arnøy. C’est la société Finnmark Rein qui assure le transport des rennes dans des semi-remorques spéciaux moyennant plusieurs milliers d’euros pour chaque trajet. Malgré le coût, quelques éleveurs ont décidé d’opter, quelles que soient les conditions de pâturage, pour cette solution plus rapide, moins stressante pour les bêtes et qui évite surtout de perdre de précieux animaux. Les éleveurs vendent aussi à cette compagnie les bêtes sur pied en septembre qui se chargera ensuite de leur abattage et de la commercialisation de leur viande, la plupart du temps congelées dans les réseaux de supermarchés norvégiens. Préalablement au chargement des bêtes, celles-ci doivent être triées : séparation des mâles et des femelles, puis des mâles adultes et des faons pour éviter les blessures (certains rennes gardant encore des bois aussi affutés que des couteaux), voire les pertes d’animaux. Les bêtes sont parquées dans des petites stalles sur deux étages de la remorque. Cette opération prenant plusieurs heures, elle démarre souvent dès 5 heures du matin, quand le soleil est déjà haut à cette époque, et les premiers camions chargés quittent Kautokeino 5 heures plus tard. Sitôt arrivés à Arnøy, les rennes sont immédiatement libérés, parfois au bord de la route (aucun risque qu’ils s’échappent d’une île), et rejoignent la harde située à plusieurs kilomètres de là. Celle-ci peut comprendre les troupeaux de plusieurs siida qui seront séparés à l’époque de Noël, quand chaque famille sera revenue sur ses pâturages d’hiver. En attendant, les rennes, et en particulier les faons, vont profiter de ces quelques semaines pour engraisser en se gavant essentiellement de graminées jusqu’à fin septembre, moment du départ de l’île à la nage pour le continent où le troupeau attendra les premières neiges pour commencer le voyage de retour vers Kautokeino.