Trois heures du matin. Nous avançons depuis le début de l’après-midi et la neige n’a cessé de tomber furieusement, rendant la visibilité presque nulle. Nous avons progressé au pas, pendant près de douze heures dans un monde fantomatique, quand Karen Anna, la patronne du troupeau, décide de dresser le lavvo, la tente conique traditionnelle aux allures de tipi indien. La pause est bienvenue. Elle sera spartiate! Une jonchée de branches de bouleau pour s’isoler de la neige, une tasse de café chaud et un quignon de pain agrémenté de lamelle de viande de renne séchée aussi teigneuses sous la dent que du cuir, et quelques heures de sommeil précaire. Le froid et le terrible vacarme de la tempête contre la toile de la tente m’empêchent de dormir. Mes compagnons ronflent et pètent à qui mieux mieux.
Il n’y a pas deux jours j’ai débarqué à Kautokeino, une bourgade de trois mille âmes, posée sur le 69° parallèle au-dessus du cercle polaire dans le Finnmark. Une métropole pour ces contrées désertiques où la densité atteint à peine un habitant au kilomètres carré. C’est mon neuvième voyage « là-haut » en moins de trente mois. J’ai grossi les rangs de ces étrangers victimes d’une fascination que les Finlandais nomment dans leur langue lappinhulat(« fou de Laponie ») et qui peut pousser certains à tout abandonner pour aller vivre en ermite dans ce désert blanc, où il n’y a rien, où rien ne se passe. Mais où l’âme exulte. Un pays où les chamans conversent avec les esprits des disparus, où les hommes sont les fils du dieu Soleil, de la déesse Terre, du dieu Vent et de la déesse Lune. Un pays auquel le Créateur a donné une interminable et angoissante nuit polaire, mais qu’il a adoucie par des jeux de lumières féériques. Les Sâmes y reconnaissaient la réincarnation de l’esprit du renard. Nous n’y voyons que des aurores boréales.
Je suis revenu à Kautokeino pour participer encore une fois à la migration des rennes vers l’île d’Arnøy, 250 kilomètres plus au nord. Depuis plusieurs jours, les rennes piaffent, impatients de quitter les pâturages d’hiver pour rejoindre ceux d’été, plus gras, aux flancs abrupts des îles côtières. Les bêtes semblent savoir que la débâcle va commencer, rendant le lichen impropre à la consommation pour plusieurs mois, transformant aussi la toundra en un immense marécage infesté de milliards de moustiques.
Le fils cadet de Karen Anna, Aslak Anders me secoue sans ménagement. Il faut repartir. Le temps de replier le lavvo et nous enfourchons nos motoneiges. Derrière chaque engin, sont accrochés deux immenses traîneaux où s’empilent tout le nécessaire aux bivouacs et des quantités de fourrage, de bois de chauffage, d’essence et d’huile pour nos scooters des neiges. Contrairement aux Inuits du Groenland, restés fidèles à l’infaillible attelage de chiens, les Sâmes ont adopté le scooter des neiges. Il a tout bouleversé. Il leur a permis une économie de main d’œuvre : trois bergers suffisent désormais à garder un troupeau de plusieurs centaines de bêtes quand il en fallait jadis plus d’une douzaine. Et le berger peut retourner tous les soirs chez lui. Mais, en contrepartie, la siddda, l’antique organisation regroupant plusieurs familles sur un territoire pour gérer collectivement la chasse, la pêche et l’élevage, s’est délitée. Une famille doit désormais posséder au moins trois cents bêtes, dont trente mâles, pour pouvoir vivre de l’élevage. Les rennes, jadis partenaires vitaux de l’homme, pourvoyeurs de tout ce qui était indispensable à sa survie (fourrure, peau, os, tendons et force de traction…), se sont transformés en vulgaires animaux de boucherie.
Devant moi, brinquebalent les chargements des traîneaux de Karen Anna. Sous les bâches, tout un bric-à-brac de survie : du pain rassis, des quartiers de viande de renne, des peaux de rennes, des licols, des lassos, des vêtements en fourrure de renne, des gamelles et des victuailles venues du supermarché du village.
J’ai connu Karen Anna il y a plus de deux ans par l’intermédiaire du pasteur de Kautokeino. Mon intention de participer à une migration de rennes lui avaient semblé saugrenue. « Trop dur » avait-elle tranché. Je m’étais entêté. L’année suivante, au terme de mon premier voyage, elle avait admis s’être trompée. J’avais dès lors gagné mon visa à vie pour la migration, ainsi qu’un surnom sâme : Jeagge Jussa(vieux Jussa), tiré d’un ancien conte pour enfants.
Karen Anna vient de fêter ses 60 ans et elle dirige d’une poigne de fer la siida depuis le décès de son mari, il y a une dizaine d’années. Avec ses pommettes hautes et ses yeux bridés, son visage est typiquement sâme. Elle affiche d’ailleurs fièrement sa laponicité en portant chaque jour le costume traditionnel : un bellinger– le pantalon confectionné à partir des peaux de tibias de rennes – par-dessus lequel elle a passé la robe en drap bleu roi, décorée aux coutures et aux ourlets d’une passementerie riche en couleurs censées rappeler celles d’une aurore boréale. Elle a aussi chassé des skallers, les mocassins à pointe recourbée, maintenus aux jambes par des bandes molletières multicolores. Réalisés avec de la peau de tête de renne et fourrés de senna séchée, une herbe récoltée l’été dans les marais, ils protègent admirablement du froid.
Nous poursuivons notre progression sous un ciel bleu cobalt immaculé. Laissant derrière nous un paysage légèrement vallonné, parsemé de bosquets de bouleaux rachitiques aux troncs torturés, pour aborder les premiers contreforts de la montagne. Les rennes cheminent en une interminable colonne, marchant par couple dans un brouhaha de tintements de cloches, de claquements de tendons et de grognements rauques. A leur tête, un vieux mâle castré suit la trace dessinée par Enrik Johan avec son scooter. Une dizaine d’hommes ferment la marche, poussant les traînards : des jeunes faons pour qui c’est la première migration, ou des femelles fatiguées par leur grossesse. Dès que les bêtes de tête ont reniflé la présence de lichen, malgré la couche de neige, le troupeau s’égaille. Les bêtes fouillent la neige de leurs larges sabots antérieurs, parfois jusqu’à 50 centimètres de profondeur pour arracher quelques touffes de ce lichen qui met près de vingt ans pour parvenir à maturité !
C’est le moment de sortit la thermos de café, de découper quelques tranches de viande séchée que chacun conserve au fond d’une poche, et de profiter quelques instants du merveilleux silence de ces horizons glacés. Pour ce soir, on nous a promis le confort d’un refuge et le luxe d’un dîner chaud. En effet, sitôt arrivés à l’étape, Karen Anna s’active à la préparation du dîner. Elle gave le poêle de bûches débitées avec son couteau et enflammées avec de l’écorce de bouleau. Dans une marmite noircie de suie, à demi remplie d’eau, elle a versé plusieurs kilos de morceaux de viande et d’os. Quand je lui demande pourquoi gaspiller nos réserves d’eau alors que la neige abonde, elle répond : « Il faut brûler beaucoup de bois inutilement pour que la neige fonde. Et puis la neige n’est pas propre. Va savoir qui a pissé dessus… ».
L’attente du dîner est interminable. Cela fait plus de deux heures que son brouet bouillonne, dégageant l’habituel fumet du renne, aux écoeurants relents de chien mouillé. Karen Anna jette quelques pommes de terre, puis une poignée de gros sel. Enfin, la marmite fumante atterrit au milieu de la table. Chacun, de la pointe de son couteau, y puise avidement viande et pommes de terre, sans se soucier des autres, car nul ne sait quand et de quoi sera fait le prochain repas. Nous mangeons avec nos doigts. La graisse ruisselle autour de nos bouches tel du beurre dégoulinant d’une part de kouign amann. Au fond de la marmite, reste la friandise du dîner : des tibias de rennes guerre plus épais qu’un pouce, que nous fendons dans la longueur d’un coup de lame pour aspirer la moelle très compacte, délicieuse. Malgré l’absence de fruits, de légumes et de laitage et grâce à la richesse de cette viande en oligo-éléments, vitamines, acides aminés et autres nutriments essentiels apportés par le lichen, les Sâmes ne présentent ni déséquilibre nutritif, ni troubles liés à un régime trop carné. Au contraire, ils affichent une étonnante longévité.
A la fin du dîner, Karen Anna, qui s’est éclipsée un moment avec son téléphone portable, nous annonce : « Changement de programme. Le bac nous attend le 8 mai au matin ! ». Trois jours plus tôt que prévu ! C’est en effet le 11 que nous devions charger les rennes à destination de l’île d’Arnøy dans la barge de débarquement fournie aux éleveurs par la marine norvégienne. Le fils ainé de Karen Anna, Nils Peter, comme d’autres éleveurs, n’est pas concerné par ce changement de programme. Eux ont décidé de perpétuer la tradition faire traverser les rennes à la nage. Le détroit qui sépare le continent de l’île est large de deux kilomètres et le risque est grand de perdre des bêtes fatiguées, mais en contrepartie, l’éleveur est sûr que celles qui auront survécu à cette épreuve produiront une descendance robuste.
Nous repartons à trois heures du matin, alors que le soleil brille déjà. Nous devons parcourir en moins de quatre jours, au lieu des sept prévus, les 200 kilomètres restants. Ce sont les plus difficiles. Dehors, la bise glaciale a brutalement refroidi la neige. Elle est devenue craquante et coupante comme du verre. Il faut soulever les scooters et les traîneaux dont les patins métalliques restent soudés à la neige. Nous longeons l’interminable clôture qui matérialise la frontière avec la Finlande et empêche les bêtes de s’expatrier. Et rejoignons en fin de journée heures le troupeau assoupi, accroché au flanc abrupt du mont Haltia qui, avec ses 1.324 mètres, est le plus haut sommet de Finlande.
Les deux bergers ont planté le lavvo et dorment. Nous profitons de de cette halte pour pêcher quelques poissons. La technique, sommaire, consiste à agiter un asticot accroché à un hameçon dans la mince couche d’eau libre qui reste entre le fond et la glace. Karen Anna n’hésite pas à s’allonger et à plonger la tête dans le trou pour repérer les prises, des ombles chevaliers. Après une heure, une dizaine de poissons reposent sur la neige. En un tournemain, Karen Anna extrait de son fourbi un réchaud à paraffine, une boîte de margarine et une poêle. A ma montre, il est 23 heures. Ce qui en l’absence de nuit et vu le rythme de vie imposé par les rennes ne signifie rien. Les Sâmes ne portent d’ailleurs jamais de montre. Leur emploi du temps est conditionné par l’aspect du ciel et les besoins de bêtes. Un Sâme ne fait jamais de projet à court terme et quand on l’interroge sur le programme des prochains jours, il répond invariablement : « Peut-être… ».
La neige se fait de plus en plus rare et il nous faut éviter le piège des lacs en dégel, dénoncés par la couleur pastille de menthe de leur surface. Mes compagnons sont partis sans m’attendre. Je tente de les suivre à la trace. Mais au bout d’une centaine de mètres, mon scooter refuse d’avancer. Je sens l’arrière de mon engin s’enfoncer. Les deux traîneaux lourdement chargés commencent à sombrer comme deux navires en perdition. Je patauge dans 50 centimètres d’eau glacée, incapable de me dégager seul de ce piège, priant pour que la couche de glace ne cède pas. Au bout d’une heure d’angoisse, j’entends enfin le vrombissement d’un moteur. C’est Karen Anna ! Nous passons plus d’une demi-heure, accroupis, les bras dans l’eau, à sortir ma machine de sa prison liquide.
Je rejoins le troupeau au sommet d’une colline à l’aurore. Apparaît enfin la mer qui, d’une langue rose fluorescente, lèche le fond du fjord Kafjorden. Les rennes, qui sentent la fin du voyage, ne tiennent plus en place. Le brouillard nous surprend au moment où nous abordons l’immense plateau qui précède notre descente vers la côte. La visibilité est nulle, le troupeau semble avoir été happé par le néant. Au milieu de cet environnement cotonneux, il est impossible de distinguer la neige des nuages rampants. La sensation flotter dans le vide me donne le vertige et la nausée.
Nous entamons enfin notre descente vers la vallée. Les bêtes n’ont rien mangé depuis sept heures et nous décidons de faire une halte à l’orée d’une immense prairie où l’herbe semble particulièrement grasse. Nous en profitons pour faire une immense flambée et mettre à sécher nos chaussettes et chaussures.
Au milieu de cet environnement cotonneux, il est impossible de distinguer la neige des nuages rampants. La sensation flotter dans le vide me donne le vertige et la nausée. Nous entamons enfin notre descente vers la vallée. Les bêtes n’ont rien mangé depuis sept heures et nous décidons de faire une halte à l’orée d’une immense prairie où l’herbe semble particulièrement grasse. Nous en profitons pour faire une immense flambée et mettre à sécher nos chaussettes et chaussures. Nous n’en aurons pas le temps. Il faut repartir, avec toutefois la perspective consolante du repos qui nous attend, quelques kilomètres plus loin où une partie du groupe a monté le lavvo. A 200 mètres du campement, le patin d’un de mes traîneaux s’embroche sur une grosse motte de tourbe. Pendant 20 minutes je m’escrime sous le regard de mes compagnons. Ils boivent le café sans esquisser le moindre geste pour me venir en aide. C’est normal. Pour un Sâme, ce serait déchoir que demander de l’aide, sauf si celle-ci est vitale. Leur impassibilité signifie qu’ils attendent de moi que je réagisse comme un vrai Sâme. Quand j’arrive enfin, la tente est déjà complètement occupée. Alors, imitant Enrik Johan, j’étends rapidement une bâche sur le sol, puis par-dessus une peau de renne, et, une fois engouffré dans mon sac de couchage, je m’enroule dans une seconde bâche. Pour terminer, j’enfile mes moufles, me coiffe d’une toque en fourrure. Et je sombre immédiatement dans le néant.
Au bout de deux heures, Karen Anna vient me secouer. Le manque de sommeil me plonge dans un état second et la faim me tenaille en permanence. La fatigue est aussi perceptible chez les jeunes faons et les femelles que les bergers redoutent de voir mettre bas prématurément. Enrik Johan et Aslak Anders, juchés sur leur scooter, attrapent chacun au lasso deux faons exténués. Entravés, emmaillotés dans une bâche, ils vont voyager sur un traîneau, le museau à portée de nourriture, quelques heures le temps de récupérer.
Au sortir d’un canyon, la montagne dresse devant nous une immense muraille aux à-pics vertigineux. L’année dernière, Karen Anna avait décidé que j’arrêterais là mon voyage à cause du caractère particulièrement dangereux de cette dernière partie du périple. Seuls les jeunes, délestés de leurs lourds traîneaux et n’emportant que le strict minimum dans de légers sacs à dos, avaient poursuivi leur chemin. Cette année, je suis autorisé à continuer. Ce que le groupe redoutant tant vient de se produire : une femelle a mis bas un petit faon. Il tente d’une démarche incertaine de rattraper sa mère pour avoir sa première tétée. Le troupeau est déjà trop loin. Les deux bêtes vont devoir rester ici seules tout l’été, sous la menace des aigles, des gloutons, des renards et des lynx.
Nous entamons notre dernière étape. Etrangement, le troupeau semble flâner, grimpant sur les arêtes effilées et se jouant des dangers comme des chamois. Les hommes doivent descendre de leurs machines, escalader les hauteurs et, à grand renfort d’hurlements et de gesticulations, forcer les bêtes à reprendre leur progression. Mais soudain, sans qu’on en sache la cause, celles-ci se mettent à galoper dans une gigantesque débandade. Tous les hommes se précipitent pour les empêcher de se disperser. Dans le labyrinthe des bois en contrebas et de traverser dans le désordre la route côtière.
Dix heures du matin, tout est rentré dans l’ordre, les rennes s’éloignent vers l’enclos au bord de la mer. Avec Karen Anna et sa sœur Beirit nous nous retrouvons sur le bord de la route. A nos costumes lapons, à nos mines défaites, notre état de saleté et nos traîneaux parqués le long de la chaussée, les automobilistes reconnaissent en nous des bergers qui viennent d’achever la migration. Ils nous adressent de la main ou d’un coup de klaxon des signes d’amitié. Dans la voiture où je me suis affalé, Karen Anna m’avoue que les rennes n’embarqueront pas demain matin comme prévu, mais cet après-midi ! C’est l’explication de notre marche effrénée.
A 15 heures, la barge militaire pénètre dans le chenal. Et nous emmène sur l’île d’en face où les rennes nous attendent dans un enclos. Le troupeau, particulièrement nerveux, tournent en une masse compacte dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Sur le navire, les matelots préparent les cellules où les rennes seront isolés par groupe d’une centaine afin d’empêcher qu’un mouvement de panique ne déséquilibre le bateau et ne provoque un désastre. La capacité du bac n’est que de 700 rennes. Il faudra deux voyages, de 3 heures aller et retour chacun. J’observe le tourbillon incessant des animaux. Le bois des femelles lacère tous les flancs des bêtes qui se trouvent à leur portée. L’île d’Arnøy surgit enfin, dominée par les 1.200 mètres du Storfjell. La barge accoste sur une plage de galets. Une à une, les cellules sont ouvertes et les bêtes, grisées par les senteurs de l’île qu’elles reconnaissent, s’élancent en dérapent sur la passerelle métallique. Je n’en crois pas mes yeux : les rennes vont boire l’eau de la mer !
A 21 heures, nous arrivons enfin à la maison d’été de Karen Anna à Storslett. Durant le dîner, il me faut surmonter la nausée provoquée par le manque de nourriture pendant ces derniers jours. Je m’écroule enfin sur le lit, tout habillé. Je me suis réveillé 16 heures plus tard. J’ai appris que pendant mon long sommeil, Karen Anna avait vaqué à ses occupations habituelles, faisant notamment pendant de longues heures le ménage de cette maison qu’elle ouvrait. Et quand j’ai fait mes adieux à Karen Anna le lendemain, elle m’a simplement dit : « A l’année prochaine… »
Rédigé en octobre 1998