Cela fait des heures que je voyage dans la toundra glacée sur un minuscule traîneau, blotti contre le chef de la brigade. Nicolaï me protège des assauts d’un vent pétrifiant. Il vérifie que je respire bien par le nez, pour ne pas me brûler les poumons. Aujourd’hui, le froid est vif. Tellement vif, que j’ai dû revêtir les vêtements traditionnels des bergers nénètses par-dessus mon équipement moderne. J’ai ainsi chaussé des kissys, cuissardes en double épaisseur de fourrure de rennes bourrées, puis enfilé la malitsa, volumineuse pelisse avec capuche et moufles intégrées.
Depuis la mi-mars, la brigade n°1 du sovkhoz de Yar-Sale migre. Elle mène son troupeau des pâturages d’hiver, disséminés dans la taïga au sud de l’Ob dans la région de Nadym, aux pacages d’été situés 600 km plus au nord sur les bords de la mer de Kara, aux alentours de Bovanenkovo. Les animaux y engraisseront durant le bref été arctique. Les éleveurs sont nomades, ils suivent le cycle annuel du renne. Aujourd’hui encore, près de 4 500 Nénètses, regroupés en 900 foyers, perpétueraient cette tradition dans la péninsule de Yamal. Péninsule du “ bout du monde ”, qui représente 1/5e de la superficie française. Pour survivre dans ce désert figé dans la glace plus de huit mois de l’année, l’homme aurait un jour conclu un pacte avec le renne : en échange de sa protection contre les prédateurs, il obtenait de l’animal sa fourrure, sa viande et sa force de traction. Isolés du reste du monde, les Nénètses restent la dernière minorité des régions polaires à mener une vie pastorale. Mode de vie archaïque : élevage, pêche et chasse. Ces bergers ont conservé un lien fraternel avec le renne qu’ils ne considèrent pas comme un simple pourvoyeur de viande et de fourrure. « Le renne donne un sens à notre vie. Nous vivons grâce au renne et pour le renne. Quitter la toundra, c’est perdre notre honneur d’homme et mourir. Ceux qui sont forcés de retourner en ville deviennent alcooliques ou se suicident », m’avait un jour expliqué Nicolaï.
Au bout de quatre heures de voyage, les rennes éclaireurs trouvent enfin une riche zone de pâturage. Nicolaï plante la longue perche qu’il utilise pour guider ses bêtes de trait, signe que notre campement se dressera ici pour quelques jours. Pour monter ce lieu de vie le plus rapidement possible, chacun répète, avec une efficacité éprouvée près de cent fois par an, les tâches qui lui ont été confiées. Certains dressent avec méthode les perches en une armature conique sur laquelle seront arrimés les lourds pans de la tente en peaux de rennes. D’autres aménagent l’intérieur de l’abri : ils montent le poêle à bois, déposent un plancher central et préparent nos couches en superposant branchage de bouleaux, paille tressée et fourrure de renne. En moins d’une heure, les cinq tchoum de la brigade sont montées et le thé bout sur le poêle.
Dîner : viande, poisson cru et vodka. A la fin du repas, j’interroge Nicolaï sur l’évolution de ses conditions de vie depuis ma dernière visite. « C’est catastrophique! Le prix de la viande de renne ne cesse de chuter. Le kilo se vend aujourd’hui 50 roubles, alors qu’il nous faudrait le vendre au moins le double à cause de l’inflation. » J’apprends aussi que le sovkhoz a fait faillite en septembre dernier et que seules 14 brigades sur 21 ont pu être reprises par la municipalité de Yar-Sale. Et dire qu’aux grandes heures de l’ère soviétique, les éleveurs nénètses étaient jalousés dans tout l’empire pour leur niveau de vie privilégié ! Dans les années 90, le brutal passage du pays à l’économie de marché les a appauvris. Nicolaï reste un communiste convaincu, il garde toujours sur lui sa carte d’ancien membre du parti. Evidemment, il n’oublie pas la violente répression de la révolution qui accompagna la triste épopée du « Traîneau Rouge » : collectivisation de tous les troupeaux, sédentarisation forcée des nomades dans des villages neufs, voire déportation dans les goulags des éleveurs les plus récalcitrants et des chamans. Mais Nicolaï porte au crédit de l’URSS l’aide alimentaire reçue pendant la grande famine des années 50, l’alphabétisation généralisée et le développement de services sociaux et médicaux.
Dîner : viande, poisson cru et vodka. A la fin du repas, j’interroge Nicolaï sur l’évolution de ses conditions de vie depuis ma dernière visite. « C’est catastrophique! Le prix de la viande de renne ne cesse de chuter. Le kilo se vend aujourd’hui 50 roubles, alors qu’il nous faudrait le vendre au moins le double à cause de l’inflation. » J’apprends aussi que le sovkhoz a fait faillite en septembre dernier et que seules 14 brigades sur 21 ont pu être reprises par la municipalité de Yar-Sale. Et dire qu’aux grandes heures de l’ère soviétique, les éleveurs nénètses étaient jalousés dans tout l’empire pour leur niveau de vie privilégié ! Dans les années 90, le brutal passage du pays à l’économie de marché les a appauvris. Nicolaï reste un communiste convaincu, il garde toujours sur lui sa carte d’ancien membre du parti. Evidemment, il n’oublie pas la violente répression de la révolution qui accompagna la triste épopée du « Traîneau Rouge » : collectivisation de tous les troupeaux, sédentarisation forcée des nomades dans des villages neufs, voire déportation dans les goulags des éleveurs les plus récalcitrants et des chamans. Mais Nicolaï porte au crédit de l’URSS l’aide alimentaire reçue pendant la grande famine des années 50, l’alphabétisation généralisée et le développement de services sociaux et médicaux.
Au réveil, il fait un froid à pierre fendre sous le tchoum. Le feu s’est éteint. Premières à se lever pour le ranimer, les femmes sont aussi les dernières à se coucher pour souffler sur la lampe à pétrole. Gardiennes du foyer, elles assument toutes les tâches ménagères : entretenir le feu, collecter du bois de chauffe, chercher de l’eau, préparer les repas, confectionner les vêtements de toute la famille, monter et démonter le tchoum, s’occuper des enfants en bas âge et nourrir les rennes domestiques. Les plus âgées sont responsables de l’idole, poupée de fourrure qui protégerait le tchoum des maladies et des mauvais esprits. Dans le nôtre, cette mission incombe à Nadejda, la babouchka de presque 80 ans qui aurait prédit l’heure d’arrivée des hélicoptères soviétiques.
Chaque jour, même lorsque la brigade ne se déplace pas, le troupeau est ramené au camp pour la capture des rennes de trait. « Il est important que les rennes gardent quotidiennement le contact avec les hommes, sinon ils retourneraient très vite à l’état sauvage. » Rabattues par un seul berger sur son traîneau, les 4 000 bêtes submergent le campement dans un brouhaha de sabots, de claquements de tendons et de cris rauques. Aussitôt, les hommes munis de leurs lassos tressés en intestins de rennes commencent à courir, hurlant et battant des bras pour forcer le troupeau à galoper autour du camp. Edik, le fils de Nicolaï, scrute le flot de rennes, à la recherche des mâles les plus puissants. Pendant plus de deux heures, les bergers se désignent des cibles, dégainent sans relâche leurs lassos, imités maladroitement par de très jeunes garçons. Le groupe finit par entourer une jeune femelle. Chacun palpe à tour de rôle son bas-ventre. « Nous allons sacrifier cette bête. Nous vérifions qu’elle n’est pas pleine. » Un garrot est passé autour de son cou. Edik et Nicolaï tirent de toutes leurs forces à chaque extrémité. L’animal s’évanouit, le plat d’une hache lui porte le coup de grâce. Les hommes invoquent en silence les esprits pour qu’ils accueillent avec bienveillance ce frère sacrifié. Puis Edik et sa mère Nina, armés de larges couteaux, commencent à le dépecer. A côté de la carcasse ouverte, gisent la panse, les intestins, le cœur et les poumons. Accroupis autour de la dépouille, tous piochent immédiatement du bout de leur couteau des bouts de foie, partie la plus prisée. Puis, à tour de rôle, ils avalent une grande tasse de sang, riche en vitamines et en sels minéraux. Chaque année, la famille de Nicolaï abat 80 bêtes pour sa propre consommation. Mais, aujourd’hui, cette carcasse sera ramenée à Yar-Sale : la viande de renne est devenue un met rare pour les cousins de la ville.
Le soir sous le tchoum, Natacha, la fille aînée, me questionne sur ma situation matrimoniale. Je ne suis pas encore marié.
Incompréhension et tristesse. Pour les Nénètses, la survie dans la toundra passe par une famille nombreuse et l’esprit d’entraide du clan. A 20 ans, Natacha n’a toujours pas de fiancé. Elle deviendra vieille fille, si ces parents ne lui trouvent pas d’époux. Chez les Nénètses, les mariages sont arrangés à l’avance par les familles : l’association des talents garantit l’avenir du ménage dans un environnement hostile.
Premier week-end d’avril. Nous rejoignons Yar-Sale pour assister à la fête du corbeau, qui officialise le retour du printemps. Le matin de la cérémonie, des centaines de traîneaux convergent vers la place centrale du village où trône encore une statue de Lénine. Les familles au complet traînent dans le bazar à ciel ouvert tenu par des commerçants caucasiens. Les bergers conservent leurs rares roubles pour l’achat de bière ou de vodka. Retrouvailles annuelles avec la famille et les amis obligent ! Débutent enfin les festivités tant attendues. Le défilé de mode récompensera la plus belle tenue d’apparat, tenue sur laquelle les jeunes femmes ont travaillé toute l’année. Elles ont pris sur leur sommeil et se sont abîmées les yeux à la faible lueur d’une lampe à pétrole. Je m’approche de l’estrade et me retrouve derrière deux d’entre elles. Elles portent une yagouchka d’un blanc pur, décorée d’ornements géométriques chatoyants. Leurs longues nattes tressées avec des bruns de laine rouge dépassent de chapkas bordées de renard blanc. Elles se retournent. Je reconnais Natacha et sa belle-sœur, Tatiana. Elles ont poussé la coquetterie jusqu’à se maquiller : un peu de rouge à lèvres ici, un peu de rose à joues là et du crayon pour souligner les yeux. Une de ces deux-là ne peut que gagner. C’est Natacha. Sa récompense : un minuscule poste TV couleur coréenne, sans grande utilité dans la toundra. Qu’importe ! Je crois surtout lire dans les yeux rieurs de Natacha de l’espoir. L’espoir de s’extirper enfin de son pesant célibat, grâce à son talent de couturière. Dans l’obscurité, sans phare et sans lune, Nicolaï trouve le chemin du retour sans la moindre hésitation.
Le vent se lève pendant la nuit. Prémices d’une de ces « chaudes » tempêtes de printemps : les températures remontent aux alentours de -10°C. Au matin, le vent redouble, la neige fine tourbillonne au-dessus du sol. Je comprends aux mines graves de mes compagnons que notre départ pourrait être ajourné. Commence alors une longue attente sous un abri partiellement vidé. Ne subsistent qu’un tapis de branchages et le poêle qui faiblit. La tempête ne se calme pas. Nicolaï décide que nous resterons ici jusqu’à nouvel ordre. Nous réaménageons spartiatement le tchoum.
Le lendemain, grand soleil. Nous découvrons le campement figé dans une gangue de givre et un silence profond. Tous s’activent, comme pour rattraper la journée perdue la veille. En moins de quatre heures, les trois cents rennes qui tireront la centaine de traîneaux ont été capturés et attelés. La caravane se met en route, toujours plus au nord. Dans cette toundra plate et nue, émerge un derrick, vestige d’une prospection passée. Un échec. D’autres tests géologiques ont révélé, plus au nord, la présence des plus grands gisements de gaz naturel au monde. Les Nénètses seront-ils dépouillés de ces ressources naturelles dont ils sont dépositaires ? Assisteront-ils, impuissants, à la lente stérilisation de cette terre qu’ils appellent Iamina, la mère nourricière ? Dans le meilleur des cas, ils serviront de main d’œuvre de seconde zone pour l’exploiter. Et se réfugieront dans l’alcool pour rêver de cette toundra disparue.
Rédigé en mai 2002